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Le Baiser

 Le Baiser 

J'ai envie qu'elle soit là, j'ai envie d'être avec elle. Je veux la faire participer à cette soirée. Elle est avec sa famille. Je ne pouvais pas l'accompagner, c'était trop tôt, personne ne sait encore que nous nous sommes embrassés.

 

Mes copains et moi avons été invités chez nos voisines, appartement étudiant habité par cinq filles de première année. La porte juste à côté est l'appartement où je vis avec deux de mes meilleurs amis, nous sommes en seconde année.

 

On discute dans tous les sens, j'écoute sans vraiment participer, je pense à Pauline. Anne vient à nouveau de poser ses mains sur mes épaules, désolé, mais je n'aime pas cela. J'ai bien compris depuis le début de l'année qu'elle a flashé sur moi. Mais non, elle ne me plait pas du tout, ni par son physique, ni pas sa façon d'être. Elle deviendra cependant une bonne copine plus tard.

 

J'ai besoin de m'isoler. Je demande à Caroline si elle veut bien me donner quelques feuilles et un crayon. Je m'installe dans le coin de la pièce principale, bien assis sur le sol, et je commence à écrire une lettre à Pauline pour lui raconter la soirée. Je connais chaque recoin de cet endroit, Pauline y habitait l'an dernier.

 

Je me remémore ces derniers jours, la fin des vacances scolaires, lorsque le grand père de Pauline m'avait pris dans ses bras au moment où nous allions partir. Il m'avait dit : "je suis ravi d'avoir fait votre connaissance". Il m'avait fait une très bonne impression lorsque je l'ai rencontré quelques jours avant : un homme sage, gentil, droit, calme. Mais ces mots me touchèrent vraiment. Ils me donnèrent l'impression que nous n'allions plus nous revoir. Cela sera le cas, il quittera cette planète dans quelques jours, mais personne ne le sait encore.

 

Je me souviens que Pauline jouait la fofolle en découvrant la tête des premières années dont la plupart semblait un peu perdue dans cet endroit encore inconnu. Elle participa à leur week-end d'intégration, je n'avais pas voulu y aller. Cela faisait des semaines que nous étions l'un sur l'autre, et les vacances ne s'étaient pas si bien passées que cela entre nous. Une de ses copines, que je ne supportais pas, s'était incrustée. Une tension s’était instaurée, Pauline en avait également marre qu'elle nous suive comme un petit chien. On a commencé à l'appeler "le boulet" et c'était totalement justifié. Heureusement qu'elle n'est pas en deuxième année. Elle s'est faite virée à cause de ses résultats trop médiocres.

 

J'ai donc passé le week-end à attendre le retour de Pauline. J'étais stressé. J'avais un mauvais présentiment. Ce dernier s'amplifia lorsque mon téléphone sonna le dimanche soir. J'avais hésité à décrocher, je savais que c'était elle. Elle était revenue, elle avait une petite voix. Elle voulait me voir pour me parler.

 

Arrivé chez elle, nous sommes restés à distance. Elle n'osait pas me l’annoncer. De toute façon, j'avais bien compris. Le cœur lourd, espérant qu'elle me dise que je me faisais des idées, je lui ai demandé :

  • Avec qui ?
  • Alexandre.

 

Je m'en doutais, Alexandre de première année. Elle ne m'avait pas cachée qu'elle le trouvait à son goût. Je le trouvais sans intérêt, une tête de fils à papa qui se la pétait, vision totalement objective d'un homme jaloux. J'avais la gorge nouée, je ne savais pas si je devais poser cette question :

  • Vous avez couché ensemble ?
  • Non.
  • Et nous deux ?
  • Ça ne s'est pas très bien passé pendant les vacances...

 

Je n'ai pas essayé de le nier. Nous avons parlé calmement. Je ne pouvais pas masquer ma tristesse, elle était dans le même état que moi. Elle me raconta comment ça s'était passé, le sentant en détresse car elle était en couple. Elle lui plaisait, il ne s’en était pas caché, elle avait été attendrie, ils se sont embrassés.

 

Notre discussion avait touché à sa fin, je suis reparti. J'avais hâte de m'enfermer dans ma chambre. J'y ai alors ouvert la boîte à chaussure contenant toutes les photos que j'avais prises d'elle, toutes les lettres qu'elle m'avait envoyées, et j'ai pleuré.

 

Le lendemain, je vis Alexandre de loin. Je me suis forcé à aller à sa rencontre. Je n'avais pas besoin de me présenter, il savait qui j'étais. Il n'en menait pas large me voyant approcher de lui. Pensait-il que j'allais l'attaquer ou le frapper ? Le pire est que je ne lui en voulais même pas, ni à Pauline d'ailleurs. J'aurais pu empêcher cela si j'étais allé à ce week-end. Je lui ai juste dit la chose la plus importante qu'il devait savoir : "fait attention, elle n'est pas du tout comme ce que tout le monde dit d'elle. C'est une fille bien".

 

J'en suis à la troisième page de la lettre que j'écris à Pauline. Les conversations se sont calmées. Certains fricotent ensemble. Certains vont se coucher. Anne s'est enfermée dans sa chambre avec Franck : tant mieux, elle va me foutre la paix.

 

Caroline vient s'assoir à côté de moi, elle me demande si cela me gêne qu'elle lise. Il n'y a rien de secret dedans. Je m'excuse par avance de toutes les fautes qu'elle découvrira. Elle me répond : "c'est mieux, ça ajoute du charme et de l'authenticité".

 

Elle prend les deux premières pages et les lit en silence. J'en profite pour terminer ce que je voulais écrire. Il ne me reste que quelques lignes à ajouter. Je laisse Caroline appuyer son épaule contre la mienne. Je la vois sourire par moment sur une bêtise que j'ai dû écrire. Elle me demande

  • Vous êtes à nouveau ensemble ?
  • Depuis cet après-midi.

 

Elle voudrait que je lui dise ce qu'il s'est passé. Je ne sais pas... pourquoi pas, j'ai besoin de me vider la tête. Cela fait dix jours que mon esprit est encombré. Il y a dix jours, Pauline et moi avions cassé. Pendant dix jours j'ai fait semblant que tout allait bien. Mais, j'ai besoin de relâcher toute cette tension. J'ai besoin de me confier. Caroline m'écoute en prenant ma main gauche, la serrant entre les siennes.

 

Pauline m'avait appelé en fin d'après-midi. Elle était en pleurs. Je m'étais précipité pour aller la voir. Avec Alexandre, ça ne se passait pas du tout comme elle espérait. Elle s'en voulait de m'avoir quitté. Cette situation aurait pu me réjouir, mais ce n'était pas le cas. Je n'aimais pas la voir dans cet état, à genoux sur le sol comme si elle me suppliait avec ses larmes qui coulaient. Je m’étais baissé à sa hauteur, je lui avais caressée la joue. Elle m’avait demandé de lui pardonner, je l'avais embrassée, nous nous étions embrassés.

 

Je n'en dis pas plus à Caroline, je garde le reste pour moi. Elle trouve que c'est bien, que Pauline a de la chance, le ton n'y est pas. J'aime bien comment elle joue avec ma main. Je me sens vidé, incapable de réfléchir, cela me fait du bien, mais je me sens trop seul.

 

Caroline pose ses lèvres sur les miennes. Je ne l'en empêche pas. Je réalise que je n'ai jamais embrassé une autre que Pauline. Le baiser de Caroline est très différent : ses lèvres sont bien plus fines, sa langue plus timide. Je ne peux m'empêcher de comparer. Je ne peux m'empêcher de me dire que je préfère les baisers de Pauline.

 

Je me laisse aller, mon cerveau reste totalement vide. Je suis dans la chambre de Caroline. Il fait nuit, les seules lumières présentent proviennent de réverbères. Je suis sur son lit, elle devant son armoire à se changer. Elle retire son haut et son soutien-gorge pour enfiler un tee-shirt. Elle retire son bas et sa culotte. J'aperçois une petite toison blonde briller, elle en enfile une autre. Elle m'a proposé de dormir ensemble, j'ai accepté, j'ai besoin de me changer les idées.

 

Quand est-ce que je me suis déshabillé ? Je ne m'en souviens même plus. Je suis juste en slip dans son lit, et elle n'a plus de tee-shirt. Ses seins sont si petits par rapport à ceux de Pauline, ses hanches bien plus larges... Je compare encore. Tant mieux que nous soyons dans le noir à ne nous distinguer qu'à peine.

 

J'ai envie de coucher avec elle, ça fait longtemps que je n'ai pas fait l'amour. Ma verge est dure, sort en partie de mon bas. Elle le sent forcément, même si ses doigts ne sont pas encore allés jusque là, elle est contre sa cuisse. Ma main est dans sa culotte, je la caresse... "attention, je suis encore vierge"… effectivement, je sens son hymen sous mes doigts. Je lui demande :

  • Tu as envie ?
  • Je ne sais pas.
  • Ça veut dire non alors. Je n'insisterai pas.
  • Désolée, je voudrais attendre le bon.
  • Ne le sois pas.
  • … Tu t'es remis avec Pauline.

 

Oui, c'est vrai. Alors qu'est-ce que je fous dans ce putain de lit ? Pourquoi je n'arrête pas tout ? Je retire ma main, elle la reprend pour la replacer au chaud entre ses cuisses. Je vais doucement. Je me laisse encore entrainer, je n'ai aucune volonté, j'écoute seulement ses petits gémissements.

 

Voilà maintenant deux mois que j'entretiens cette double relation. Deux mois que je m'affiche avec Pauline, mais que j'embrasse Caroline dès que j'en ai l'occasion. Deux mois que je couche avec Pauline, et qu'elle est la seule à ne rien savoir sur moi et Caroline. C'était excitant au début. J'avais l'impression d'avoir une double vie. Les remords, la culpabilité, tous ces trucs qui gâchent la vie, sont arrivés en même temps. Je n'arrive plus à me concentrer, je n'arrive plus à prendre du recul, je ne sais plus ce que je dois faire.

 

Je lui dis que je suis attendu, Pauline est sur le lit assise en tailleur, elle commence à sangloter doucement. Elle a compris. Elle le sait peut-être depuis des jours, mais c'est maintenant qu'elle me le montre. Je ne peux plus garder ce secret plus longtemps, il me ronge depuis des semaines, je n'en dors presque plus. Je suis quelque part content qu'elle le sache. Je m'en veux de la faire souffrir. Je réponds à toutes ses questions sans le moindre mensonge, sans chercher une excuse, sans la mettre en faute. Je réponds également à celle-là :

  • Tu choisis qui ?
  • Caroline.

 

Chacune de ces trois syllabes me donne l'impression d'avaler une lame de rasoir. En vrai, je n'ai pas fait de choix : tout mon corps me dit Pauline. Caroline représente la nouveauté. J'aimerais aussi être son premier. Je ne suis pas fan de sa façon d'embrasser, ni de son odeur corporelle, ou de ses formes. Je m'y habituerai peut-être... Pauline, tout le monde la déteste. Tout le monde m'avait dit de faire attention avec elle, de bien me protéger : réputation de fille facile, réputation d'allumeuse, caractère difficile... Je n'arrive pas à réfléchir, je ne veux plus entendre toutes ces critiques sur elle, elles me touchent moi aussi, d'autant qu'elles ne sont pas vraies.

 

Pauline pleure à chaudes larmes. Je ne l'ai jamais vue aussi triste. Sa peine m'envahit, elle me pénètre, mes yeux s'humidifient. J'ai envie de partir, je n'ai pas envie de la laisser ainsi. Je suis entre deux feux. Le pire est qu'elle ne pleure pas parce que je la trompe, ou parce que je l'humilie depuis trop de temps. Elle ne pleure pas non plus parce que je n'ai pas dit son nom, la vexant dans son amour propre. Elle pleure pour une chose si évidente que je ne la vois pas tant qu'elle ne me l'a pas encore annoncée d’une petite voix qui ne pourrait pas être plus sincère : "je t'aime".

 

Je n'en peux plus, je m'effondre. Assis par terre, je plonge ma tête dans mes mains. Elle me demande de la prendre dans mes bras une dernière fois avant que je ne la quitte, je n'arrive pas à bouger la moindre partie de mon corps. Elle fait le premier pas, elle est contre moi, c'est elle qui me console en posa ma tête contre sa poitrine que j'adore. Je l'enlace, je prends enfin une vraie décision, j'écoute enfin mon cœur : je me fous de ce que tous les autres pensent d'elle. Je n'ai pas besoin de le lui dire, elle le sait déjà, elle le sent lorsque je dépose mes lèvres sur les siennes : je ne la quitterai pas.

 

Ce baiser est peut-être bon, est certainement merveilleux, mais je ne m'en souviens déjà plus. Il n'est rien par rapport à celui d'il y a deux mois, lorsque nous nous étions embrassés après notre rupture. Je sais déjà que personne ne pourra me le faire oublier.  Il était si doux et tendre, nos langues se caressaient doucement éveillant mes papilles et mes sens, agrémenté d'un petit goût salé provenant de ses larmes. Les sons disparurent à part ceux de notre baiser, le temps n'existait plus. Mes seules envies étaient de garder mes lèvres sur les siennes. Ses lèvres délicieuses, si généreuses, charnues et gorgées de sang. Je me régalais de leur légère saveur métallique et sucrée. Mon seul souhait était de garder mes mains sur ses joues, mes doigts glissés dans ses cheveux qui me caressaient délicatement le visage amoureusement.

 

C’était le baiser.

 

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